Quand on relit le roman original de Roald Dahl publié en 1964, les Oompa-Loompas ne ressemblent pas du tout à l’image que le cinéma a fini par graver dans les mémoires.
Leur description, leur origine fictive et même leur fonction dans le récit ont été remaniées plusieurs fois, par l’auteur lui-même d’abord, puis par les adaptations successives. Comprendre ces transformations, c’est toucher à des questions de représentation, de technique cinématographique et de choix éditoriaux qui dépassent largement la simple anecdote de tournage.
Oompa Loompas et controverse raciale : la réécriture de Roald Dahl en 1973
Dans la première édition du roman, les Oompa-Loompas étaient décrits comme des pygmées africains, importés du continent par Willy Wonka pour travailler dans sa chocolaterie. Le texte les présentait comme une main-d’oeuvre reconnaissante, ravie de troquer sa vie précaire contre du cacao. On mesure le malaise à la relecture.
La NAACP et plusieurs critiques littéraires ont pointé le problème dès la fin des années 1960. Dahl a lui-même réécrit ses personnages dans l’édition de 1973, supprimant toute référence à l’Afrique. Les Oompa-Loompas sont alors devenus des habitants du Loompaland, une île fictive de l’océan Pacifique, décrits avec une peau claire et des cheveux dorés.
Ce qui rend ce cas intéressant, c’est qu’il s’agit d’une révision faite par l’auteur de son vivant, pas d’une correction posthume imposée par un éditeur. Quand on évoque les personnages oompa loompas de Charlie et la Chocolaterie, on parle en réalité de deux versions distinctes sorties de la même plume.

Éditions Puffin 2023 : Oompa Loompas désignés comme de petites personnes
La controverse a resurgi bien après la mort de Dahl. En 2023, les éditions Puffin ont publié des versions révisées de plusieurs oeuvres de l’auteur. Parmi les modifications signalées, les Oompa-Loompas sont désignés comme de « petites personnes » plutôt que de « petits hommes ». Le changement paraît mineur, mais il a déclenché un débat public sur les limites de la réécriture posthume.
Face à la polémique, l’éditeur a annoncé le maintien en circulation des textes originaux dans une collection distincte. On a donc aujourd’hui trois strates de texte en librairie : l’édition de 1964, la version révisée par Dahl en 1973 et la mouture Puffin de 2023. Chacune donne une image différente des mêmes personnages.
Cette superposition pose un problème concret pour quiconque étudie ou cite le roman : selon l’édition qu’on ouvre, la description physique, le vocabulaire utilisé et même la dynamique entre Wonka et ses ouvriers varient sensiblement.
Deep Roy et les effets visuels du film de Tim Burton en 2005
Le choix de Tim Burton pour le film de 2005 reste le plus radical sur le plan technique. Au lieu de recruter plusieurs acteurs de petite taille comme l’avait fait le film de 1971, Burton a confié tous les rôles d’Oompa-Loompas à un seul interprète : Deep Roy.
Concrètement, Deep Roy a dû rejouer chaque scène de groupe des dizaines de fois, en changeant de position à chaque prise. L’équipe a ensuite composé les plans par superposition numérique pour donner l’illusion d’une foule de personnages identiques. Le résultat produit un effet volontairement dérangeant : tous les Oompa-Loompas ont exactement le même visage, les mêmes gestes, la même silhouette.
Comparaison des choix de mise en scène entre 1971 et 2005
Le film de 1971 avec Gene Wilder avait opté pour une approche différente. Plusieurs acteurs de petite taille incarnaient les Oompa-Loompas, ce qui donnait au groupe une diversité visuelle naturelle. Chaque figurant avait sa propre gestuelle, ses propres expressions.
- En 1971, la multiplicité des interprètes renforçait l’idée d’une communauté composée d’individus distincts, chacun apportant sa propre présence à l’écran.
- En 2005, le recours à un acteur unique dupliqué numériquement crée une uniformité qui évoque davantage une force de travail désindividualisée, presque mécanique.
- Le film Wonka sorti récemment avec Hugh Grant dans le rôle d’un Oompa-Loompa a encore changé la donne, en faisant du personnage un individu nommé, doté d’un arc narratif propre.
Ces trois approches racontent chacune quelque chose de différent sur la façon dont on perçoit ces personnages. L’uniformité du film de Burton, en particulier, renforce une lecture du récit centrée sur le travail et l’exploitation, que le roman portait déjà en filigrane.

Lecture sociale du récit : Wonka, le chocolat et la question du travail
On passe souvent à côté de cet aspect parce que le roman est classé en littérature jeunesse. Les Oompa-Loompas travaillent sans relâche dans une usine fermée au monde extérieur. Ils sont logés, nourris, et leur salaire se résume à des fèves de cacao. Wonka les a recrutés en leur promettant une vie meilleure que celle qu’ils menaient dans leur pays d’origine.
Le schéma ressemble à celui d’un paternalisme industriel classique : un patron généreux qui prend en charge une population vulnérable, en échange de sa force de travail et de sa loyauté totale. Dahl ne semble pas avoir écrit cela comme une critique, mais la structure du récit s’y prête sans forcer.
Ce qui varie selon les adaptations, c’est le degré auquel cette dimension est visible. Le film de 1971 atténue la question en montrant des Oompa-Loompas joyeux et chantants. Celui de Burton, par l’uniformité visuelle et les chorégraphies mécaniques, la rend plus palpable. Le roman, lui, oscille entre les deux selon l’édition qu’on lit.
Les chansons des Oompa Loompas comme outil moral du récit
Dans le livre comme dans les films, les Oompa-Loompas chantent après chaque élimination d’un enfant. Ces chansons ne sont pas décoratives. Elles formulent le jugement moral que Wonka ne prononce jamais lui-même. C’est un mécanisme narratif précis : le patron reste neutre, et ses employés se chargent de la leçon.
Cette répartition des rôles mérite qu’on s’y arrête. Wonka observe, sourit, ne condamne personne directement. Les Oompa-Loompas, eux, pointent la gourmandise, l’égoïsme ou la paresse des enfants éliminés. Ils servent de choeur antique dans un conte pour enfants, et cette fonction n’a jamais changé d’une version à l’autre.
Les Oompa-Loompas restent des personnages dont la signification se déplace à chaque nouvelle édition ou adaptation. Leur trajectoire, de pygmées africains dans un roman de 1964 à « petites personnes » dans une édition de 2023, trace en creux l’évolution des sensibilités culturelles sur six décennies.



